Les origines de Doukki Gel: ville cérémonielle à l'architecture étonnante
À environ 800 m au nord-est de la deffufa occidentale qui marque le cœur de la ville antique de Kerma, capitale du pays de Kouch, se trouve le site archéologique de Doukki Gel « la colline rouge », ainsi appelée par les Nubiens en raison de l’énorme kôm de moules à pains qui domine les vestiges. Au début du XXe siècle, le site fut négligé par l'archéologue américain George Reisner, après avoir fait effectuer un sondage qu’il jugea sans grand intérêt. Il faut alors attendre 1994 pour que cette zone fasse l'objet de recherches archéologique et soit intégrée à la concession de la Mission archéologique de Genève.
Les fouilles commencèrent avec la mise au jour par Salah el-din Mohamed Ahmed des vestiges d’un palais méroïtique dans la partie nord de la concession, mais l'occupation de ce site remonte à des époques bien antérieures.
Doukki Gel avant la conquête égyptienne
Plusieurs vastes structures ont été dégagées: leur architecture et organisation ont beaucoup surpris les archéologues. Il s'agit sans doute de palais cérémoniels, circulaires ou ovoïdes, dotés de portes encadrées de tours rondes et dont les toits étaient soutenus par plusieurs centaines de colonnes. Ces “forêts” de colonnes laissent libres des allées qui menaient à ce qui apparentent à des plateformes sur lesquelles des ‘trônes’ ont pu être disposés, et qui étaient précédées de ‘tables d’offrandes’. La stratigraphie relative et les tessons de céramique indiquent que ces bâtiments sont contemporains de la fin du Kerma Classique et du tout début du Nouvel Empire.
La coexistence de plusieurs de ces édifices originaux, disposés sur le pourtour d’une enceinte intérieure qui semble avoir délimité la partie sacrée de l’agglomération, à moins d’un kilomètre de la ville de Kerma, suggère qu’il s’agit d’une ville cérémonielle « africaine » créée en relation avec les coalitions entre le pays de Kouch et d’autres royaumes plus méridionaux contre les assauts répétés de l’Égypte.
Les fortifications de la ville cérémonielle du Kerma Classique
L’une des originalités du site à la période Kerma réside dans son système défensif constitué de deux enceintes fortifiées successives. La première fortification “intérieure” est un mur en briques crues de 5,50 m à 6,00 m d’épaisseur renforcé sur ces deux parements par une série de contreforts semi-circulaires accolés. Cette maçonnerie protège le noyau urbain central où ont été essentiellement mis au jour des constructions à vocation religieuse et les deux principaux puits qui seront utilisés durant toute l’occupation du site, jusqu’à l’époque méroïtique.
Cette enceinte dispose de plusieurs portes caractéristiques de l’architecture en usage dans la ville cérémonielle à cette époque: d’une largeur moyenne de 0,75 m à 2 m, elles sont marquées par un seuil en terre et flanquées de deux tours circulaires dont les diamètres varient de 5 m à 14 m. Ces tours d’entrée peuvent présenter des morphologies différentes : d’une part une maçonnerie pleine constituée de rangées de briques disposées en cercles concentriques et consolidées en périphérie par des pièces de bois insérées dans la masse, d’une part une structure creuse caractérisée par un mur périphérique délimitant un espace central dans lequel ont été installés des supports très particuliers. Faits de masses de terre crue arrondies et indurées, ils présentent le négatif d’implantation d’une poutre verticale en bois. De tels dispositifs servaient à maintenir une plate-forme surélevée, accessible par un escalier également en bois.
L’emprise de l’enceinte extérieure n’a été que partiellement mise en évidence car les vestiges ont été oblitérés par les constructions défensives contemporaines de l’occupation égyptienne. Néanmoins, un mur orienté est-ouest a été dégagé en limite nord de la concession. Il est flanqué de bastions semi-circulaires accolés et, en dépit de son mauvais état de préservation, il est possible d’évaluer l’épaisseur de l’ensemble défensif à environ 5 m. Les restes d’un système parallèle dont seule l’une des portes a été observée, complètent ce dispositif qui délimitait l’espace situé à l’extérieur du noyau central et qui était occupé par plusieurs vastes bâtiments interprétés comme des édifices cérémoniels.
Les palais cérémoniels
La plupart des constructions mises au jour entre les deux enceintes sont interprétées comme des palais cérémoniels. Plusieurs phases de construction et d’occupation successives ont été identifiées. Les palais A et G sont parmi les plus imposants et les mieux préservés. De plan ovale, parfois irrégulier, ces édifices offrent des dimensions impressionnantes puisqu’ils mesurent respectivement 55 m et 60 m de long pour une largeur de 46 m et 30 m. Leur architecture originale est marquée par un épais mur périphérique en briques crues renforcé par des contreforts semi-circulaires adossés aux parements internes et externes. La toiture, construite en bois et en fibres végétales, était soutenue par de très nombreuses colonnes, également en briques crues, dont ne sont plus conservées que les bases d’un diamètre pouvant varier de 0,80 m à 1,20 m ; plus de 300 colonnes ont ainsi été dégagées pour le palais A mais leur nombre total peut être estimé à 1400 si l’on considère l’organisation générale de l’édifice et la densité des vestiges observés.
Certains édifices bâtis dans la zone intermédiaire appartiennent à une phase de construction plus ancienne. Bien que leur plan soit comparable, ils se démarquent des édifices postérieurs par des colonnes aux bases plus larges et il ne faut pas exclure que certains d’entre eux aient eu une fonction différente qu’il reste encore à définir avec précision.
L’architecture mise en œuvre sur ce site, avec ses caractéristiques si spécifiques ‒ dimensions, nombre et densité de colonnes ‒ confère aux palais cérémoniels un aspect monumental et grandiose non comparable à celui des bâtiments à vocation religieuse mis au jour intra-muros.
L’espacement peu important entre les colonnes de ces palais ne permettait pas une circulation aisée et les cheminements à l’intérieur des bâtiments se faisaient par des allées pavées de briques qui reliaient les portes d’entrée et desservaient les espaces dévolus aux cérémonies et aux dépôts d’offrandes.Les portes sont comparables à celles qu’on observe dans l’enceinte intérieure. Elles sont toujours flanquées de tours pleines et massives, d’un diamètre moyen de 5 m à 6 m, renforcées à l’extérieur par des contreforts semi-circulaires. Des seuils et des crapaudines en terre indiquent également l’emplacement des vantaux en bois.
Les Lieux de culte
Les premiers édifices religieux datés de la fin du Kerma Classique ont été observés dans l’angle nord-est de l’espace délimité par l’enceinte intérieure.
Ce quartier présente deux bâtiments de culte de plan ovale épaulés par de puissants contreforts servant probablement à contrebuter une voûte. Ils sont accompagnés par un palais circulaire de 5,50 m de diamètre hors œuvre. Son mur est renforcé par des contreforts extérieurs et son entrée est située au sud. Les aménagements intérieurs (emplacements pour tables d’offrande, sièges, colonnes supportant un dais) témoignent de sa fonction rituelle. Ce petit édifice fut par la suite agrandi, laissant la place à un palais de 15 m de diamètre caractérisé par un couronne de colonnes élevées dans le bâtiment. Deux portes s’ouvraient en direction des bâtiments ovales situés plus au sud. L’espace religieux circonscrit au sud-ouest par un mur à contrefort, bastions et tours, et desservi au nord et au nord-est par deux portes aménagées dans l’angle de l’enceinte.
Cet ensemble religieux est remarquable par la continuité de son occupation. En effet, il sera intégré dans le complexe religieux égyptien et sa fonction cultuelle en lien avec les rites locaux perdurera jusqu’à l’époque napatéenne.
Un autre bâtiment interprété comme un temple a également été mis au jour au sud de l’entrée nord de l’enceinte, lors du nettoyage des espaces situés entre les maçonneries du temple central égyptien. De plan ovale, de 16 m de long par 8,75 m de large, son mur périphérique est pourvu de contreforts, aussi bien sur son parement intérieur qu’extérieur. Si l’agencement interne de l’édifice reste inaccessible en raison de la conservation in situ des constructions plus tardives, les dégagements menés à l’ouest indiquent que l’édifice a subi plusieurs phases de réfection de ses renforts extérieurs.
L’extension de la concession vers le nord, perspectives d’avenir…
Depuis 2016, l’occasion a été donnée à la mission d’étendre ses travaux vers le nord, dans un secteur occupé par des terres agricoles encore non explorées. Les résultats des prospections géophysiques et des premières interventions de surface ont considérablement renouvelé notre connaissance du site pour les périodes contemporaines de la fin du Kerma, de la colonisation égyptienne et des occupations plus tardives, notamment napatéenne.
Un impressionnant système de fortification semble, dès le Kerma Classique, venir compléter l’organisation défensive déjà observée dans la concession. Des alignements de tours-bastions accolées sont édifiés selon un axe nord-sud dans le secteur qui verra, sous Thoutmosis Ier, la construction d’une immense avant-porte plusieurs fois réaménagée et agrandie sous les règnes de Thoutmosis II et d’Hatchepsout.
Ces aménagements monumentaux marquent assurément l’un des accès principaux à la ville cérémonielle. Si une grande partie des vestiges de la période Kerma restent encore à découvrir et à mieux comprendre, il ne fait aucun doute que l’objectif des conquérants égyptiens, en bâtissant de telles avant-portes écrasant les constructions kerma, étaient de démontrer leur puissance et d’asseoir leur pouvoir face aux ennemis nubiens et africains.
La situation de ces édifices à l’extérieur des enceintes indique que le site s’étendait largement vers le nord et l’est, et pose la question de la fonction et du statut de ces secteurs extérieurs à la ville pour les différentes périodes d’occupation du site.
Les travaux à venir permettront sans nul doute de clarifier ces questions et de fournir davantage d’informations sur le rayonnement du royaume de Kerma et ses liens avec ses puissants voisins africains.